- Dans des déclarations à Anadolu, l’universitaire tunisien installé en France, Mohamed Ben Nasr, et l’analyste politique, Manar Iskandarani, établissent un lien entre la participation des enfants d’immigrés et les conditions sociales et éducatives

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Manifestations en France : les enfants d’immigrés entre revendications éducatives et débat sur l’identité

AA / Tunis / Adel Bin Ibrahim Bin Elhady

Entre revendications pour de meilleures écoles et confrontation à un discours qui remet au centre les questions d’identité et d’intégration, de jeunes Français issus de l’immigration se retrouvent au cœur de manifestations qui se poursuivent depuis plusieurs semaines.

Ils réclament des chances égales en matière d’éducation et de mobilité sociale.

Alors que des lycéens et des étudiants manifestent contre le manque d’enseignants, la surcharge des classes et la baisse des moyens, la participation des enfants de familles immigrées suscite un débat qui dépasse le cadre scolaire et porte sur les inégalités de chances et les risques d’instrumentalisation politique de leur mobilisation.

Parmi les figures du mouvement figure Riyad Rani, 19 ans, né d’un père d’origine algérienne et d’une mère française.

À la tête de l’Union syndicale des lycéens de France, il affirme avoir été la cible d’insultes racistes et de menaces de mort, notamment dans des milieux d’extrême droite.

Depuis samedi, la France connaît des manifestations du mouvement des « gilets jaunes » contre la cherté de la vie, organisées sur des centaines de sites et auxquelles participent des étudiants, des agriculteurs et des militants écologistes.

Ces mobilisations ont été marquées par des affrontements entre policiers et manifestants, des pillages de commerces et l’incendie de l’hôtel de ville historique de Limoges.

Dans des déclarations à Anadolu, l’universitaire tunisien installé en France, Mohamed Ben Nasr, et l’analyste politique, Manar Iskandarani, établissent un lien entre la participation des enfants d’immigrés et les conditions sociales et éducatives.

Ils soulignent que les enfants issus de l’immigration ne constituent pas un groupe homogène et que comprendre les manifestations suppose de ne pas les réduire aux questions migratoires et identitaires, mais de prendre en compte les revendications des participants, leurs conditions de vie et leur place dans la société française.

- Une participation contrastée

Mohamed Ben Nasr explique que les positions des membres des communautés issues de l’immigration varient entre engagement et neutralité, tandis que ceux qui ont connu une ascension sociale préfèrent éviter de s’exprimer sur les mobilisations ou d’y participer.

Il estime toutefois que les politiques d’austérité sociale menées par les gouvernements de droite poussent les enfants de ces communautés à se mobiliser de manière notable.

Il distingue cette participation de leur attitude à l’égard du mouvement des « gilets jaunes », qu’ils auraient perçu comme une mobilisation de personnes cherchant à préserver leur situation professionnelle, plutôt que comme celle de populations marginalisées privées de leurs droits les plus élémentaires.

Selon lui, les quartiers défavorisés et pauvres n’ont pas connu d’actes de pillage ou de vandalisme.

De son côté, Manar Iskandarani appelle à replacer les manifestations dans leur contexte social, économique et politique.

« Nous sommes face à une génération de jeunes Français qui réclament avant tout de meilleures conditions d’apprentissage et une école publique leur offrant des chances égales de réussite et de mobilité sociale », explique-t-il.

Il précise que leurs revendications portent notamment sur le manque d’enseignants, la surcharge des classes, la dégradation des infrastructures et l’insuffisance des moyens.

Mohamed Ben Nasr décrit les établissements scolaires situés dans les zones où la population est majoritairement issue de l’immigration comme particulièrement dépourvus de moyens matériels et pédagogiques. Il évoque le manque d’équipements et de personnel, les compétences insuffisantes de certains enseignants, leurs absences fréquentes ainsi que les problèmes de discipline.

Il établit un lien entre ces difficultés et l’augmentation du décrochage scolaire, en citant un taux de 13 %, qui, selon lui, figure dans les dernières données détaillées de l’Observatoire national de la politique de la ville consacrées à l’éducation.

- Citoyenneté et égalité des chances

Manar Iskandarani souligne que les enfants de familles immigrées participent aux manifestations en tant que membres à part entière de la société française. Il appelle à les distinguer des immigrés, rappelant que nombre d’entre eux sont nés en France, possèdent la nationalité française et ne connaissent aucun autre pays comme patrie.

« L’origine familiale ne diminue en rien la citoyenneté et ne saurait devenir un critère pour juger de la loyauté nationale ou du droit de manifester », affirme-t-il.

Il souligne que les enfants de familles immigrées, notamment dans les quartiers populaires et les banlieues défavorisées, sont particulièrement touchés par les inégalités en matière d’éducation et d’accès aux opportunités sociales. La répartition inégale des ressources accroît leur vulnérabilité.

Mohamed Ben Nasr inscrit ces mobilisations dans une crise structurelle qui complique la conciliation entre liberté économique et justice sociale. Il estime que les capacités de l’État ont longtemps permis de maintenir cet équilibre, en attribuant une grande partie de ces ressources à ce qu’il qualifie de politique de « pillage des richesses des peuples ».

Selon lui, la concurrence entre les puissances pour l’accès aux ressources et le refus de certains pays africains de poursuivre leur soumission à la domination française ont affaibli la capacité de l’État à financer les services sociaux. Cette évolution l’aurait conduit à se désengager de certains secteurs au profit d’un modèle libéral, alors que les Français restent attachés à l’État-providence et à leurs droits sociaux.

- Une instrumentalisation politique ?

Mohamed Ben Nasr estime que l’approche de l’élection présidentielle transforme les manifestations en terrain de rivalités politiques. Il évoque une volonté de faire porter au mouvement « La France insoumise » la responsabilité des dégradations et des pillages survenus en marge des manifestations du 17 octobre.

Selon lui, des débordements similaires ont accompagné des mobilisations précédentes, mais ils n’auraient pas atteint une telle ampleur.

Il n’exclut pas que certains éléments de droite au sein des forces de sécurité aient laissé le champ libre à des individus responsables de troubles, dans le but de faire porter la responsabilité des violences aux Français d’origine étrangère.

Il rapporte également que certains avancent que la plupart des commerces endommagés appartiendraient à des Juifs, établissant un lien entre ces accusations et les positions de « La France insoumise » en faveur de Gaza et de la cause palestinienne.

De son côté, Manar Iskandarani rappelle la place qu’ont occupée les questions de sécurité, d’immigration et de banlieues dans la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2007. Selon lui, les crises que connaissent ces territoires sont devenues un terrain de confrontation autour de l’identité nationale et de l’ordre public.

Il ajoute que le discours politique a parfois privilégié une approche sécuritaire ou identitaire des problèmes des banlieues, au détriment des déséquilibres sociaux et économiques accumulés au fil du temps.

À l’approche des élections, il met en garde contre l’instrumentalisation partisane des manifestations, notamment lorsqu’elles sont présentées comme la preuve d’un échec de l’intégration ou d’une menace contre l’ordre républicain. Il souligne toutefois que les débats sur la sécurité et l’immigration ne sont pas nécessairement motivés par des considérations électorales.

Il appelle à distinguer le débat légitime de l’exploitation des craintes visant à redessiner les frontières symboliques entre les Français en fonction de leurs origines.

Manar Iskandarani insiste sur le fait que les enfants issus de l’immigration « ne constituent pas un bloc politique homogène » et ne partagent pas nécessairement les mêmes positions ni les mêmes motivations. Ils font partie, selon lui, de la jeunesse française qui revendique ses droits.

Il conclut que la véritable question « n’est pas de savoir pourquoi ces jeunes participent aux manifestations, mais pourquoi certains d’entre eux ont le sentiment que l’école, censée garantir l’égalité des chances, ne leur offre pas les mêmes opportunités qu’aux autres ».

*Traduit de l'arabe par Sanaa Amir

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