Felipe VI est arrivé à Ceuta mardi pour une visite très sensible, deux mois et demi après l'afflux massif de migrants dans cette enclave espagnole du nord de l'Afrique, dont la souveraineté est revendiquée par le Maroc.
C'est la première visite d'un souverain espagnol depuis celle de Juan Carlos, père de Felipe VI, en 2007, qui avait alors provoqué une crise diplomatique avec Rabat.
Mardi, le couple royal espagnol se rendra à Ceuta. Mercredi, Felipe VI et la reine Letizia se déplaceront à Melilla, l'autre enclave espagnole située sur le continent nord-africain.
La visite débutera par une rencontre avec les autorités à l'hôtel de ville, puis se poursuivra dans un établissement scolaire de la ville où cohabitent historiquement des communautés catholique, musulmane, juive et hindoue.
Ce déplacement intervient à moins de sept semaines des élections anticipées du 29 novembre, alors que la question migratoire est l'un des thèmes majeurs de la campagne.
Près de deux décennies après la dernière visite royale, Ceuta, qui compte quelque 80 000 habitants, tente de retrouver une certaine normalité après le choc provoqué par l'arrivée de plus de 70 000 migrants venus du Maroc fin juillet.
« Le roi aurait dû venir dès le premier ou le deuxième jour. Et il aurait dû venir en uniforme de commandant en chef des armées, ce qu’il est. Pour les habitants de Ceuta, cela aurait été le signe indiscutable que l’État était présent », affirme à l’AFP Susana Román, juriste de 57 ans et promotrice de la plateforme 'Sauvons Ceuta'.
Le but de la visite est simple : en marquant son attachement à cette enclave, le couple royal envoie un message aux Espagnols : l'État ne laisse pas les habitants des deux villes seuls face aux crises frontalières.
Le roi et la reine dormiront même à Ceuta ce mardi soir.
Ceuta et Melilla, portes d’entrée vers l’Europe
Ces deux enclaves constituent le premier accès vers l'Europe pour les personnes en situation de migration. Elles connaissent régulièrement des arrivées massives.
Trois mois après les événements, les autorités espagnoles ont évacué les grands campements de migrants installés sur certaines plages de la ville afin d'accueillir ceux qui ne s'étaient pas retournés vers le Maroc après les incidents de juillet 2026.
Certains continuent malgré tout de vivre dans les rues de l'enclave ou sur les collines en périphérie.
« Si le roi était venu le deuxième jour de l’invasion, il se serait rendu compte de la situation que nous avons ici. Maintenant, il verra que tout est propre, parce qu’ils sont tous installés dans des tentes (...), parce qu’on les a simplement déplacés d’un endroit à un autre », déplore Ana Muñoz, une fonctionnaire de 33 ans, qui affirme avoir perdu une partie de sa confiance dans le souverain espagnol.
Une visite qui fait des remous au Maroc
Les souverains se rendront également au cimetière de Sidi Embarek, où ils rendront hommage à plus d'une centaine de personnes mortes lors de l'arrivée massive de migrants, selon Madrid et Rabat.
Mais cette visite, organisée pour répondre à des enjeux espagnols, est très délicate. Elle risque de mettre à l'épreuve les relations avec le Maroc, dont le roi Mohammed VI a défendu vendredi le 'partenariat' avec l'Espagne tout en rejetant fermement toute tentative de 'pression' ou de 'chantage' sur le dossier des migrations.
« Le roi du Maroc, qu’a-t-il à voir avec cela ? Lui et son avis importent peu, puisque Ceuta est espagnole depuis toujours », affirme Mohamed Hamadi, habitant de Ceuta âgé de 41 ans, qui compte assister à la visite des souverains en brandissant le drapeau de sa ville.
Les Marocains ne sont pas de cet avis. Si le palais royal marocain n’a pas commenté cette visite de deux jours du souverain espagnol sur le continent africain, cela met les autorités sous pression, le Maroc revendiquant les deux enclaves.
De nombreux Marocains s’expriment sur les réseaux sociaux pour manifester leur désaccord. Certains appellent même à une 'marche verte' pour récupérer Ceuta, à l'instar de la marche verte lancée par le roi Hassan II en 1975 pour revendiquer le Sahara occidental. Sur RFI, un habitant de Casablanca n’hésite pas à qualifier cette visite de 'provocation » : « En tant que roi, il ne devrait pas venir dans une ville occupée ; il aurait dû envoyer son conseiller ou son Premier ministre. Les Marocains ne vont pas oublier.'
Pour des médias comme Maroc Hebdo et TelQuel, cette visite rouvre les blessures de ce différend territorial persistant. Ceuta et Melilla restent considérées par le Maroc comme des 'villes occupées' et des vestiges anachroniques du colonialisme européen en Afrique.
La visite de Juan Carlos et de la reine Sofia en novembre 2007 à Ceuta et Melilla avait provoqué une vive réaction marocaine : Rabat avait rappelé son ambassadeur à Madrid pour consultations, ouvrant une crise diplomatique qui avait duré plusieurs semaines.

